Comment naît un modèle :
régression linéaire et logistique
de A à Z
Derrière chaque prédiction d’une IA se cachent des dizaines de formules mathématiques. Aujourd’hui on ouvre le capot — dérivées, matrices, vraisemblance, gradient — et on construit tout from scratch, sans rien cacher.
Dans les articles précédents, nous avons utilisé la régression linéaire et la régression logistique comme des boîtes noires — on entre des données, on obtient des prédictions. Aujourd’hui, on ouvre ces boîtes. On va construire chaque formule, justifier chaque choix, et comprendre pourquoi les mathématiques nous donnent exactement ces équations et pas d’autres.
Prépare-toi : cet article est dense. Mais chaque étape sera expliquée avec une patience absolue. Quand tu auras fini, tu comprendras ce que très peu de gens comprennent vraiment — même parmi ceux qui utilisent ces modèles quotidiennement.
1.1 Le problème posé
On dispose de n observations. Chaque observation est un couple (xᵢ, yᵢ) : une valeur d’entrée xᵢ et une valeur de sortie yᵢ. On veut trouver une droite ŷ = ax + b qui prédit le mieux possible y à partir de x.
Mais qu’est-ce que « le mieux possible » ? Il faut choisir une mesure de l’erreur. La plus naturelle est la distance entre la valeur réelle yᵢ et la valeur prédite ŷᵢ = axᵢ + b. On appelle cette distance le résidu :
Pourquoi ne pas simplement minimiser la somme des résidus Σeᵢ ? Parce que les erreurs positives et négatives s’annuleraient — une droite très mauvaise pourrait avoir une somme nulle. On utilise donc les carrés des résidus, qui sont toujours positifs.
1.2 La fonction de coût J(a, b)
On définit la fonction de coût — aussi appelée erreur quadratique moyenne (MSE pour Mean Squared Error) :
J(a, b) est une fonction de deux variables : la pente a et l’ordonnée à l’origine b. Notre objectif est de trouver les valeurs de a et b qui minimisent J.
1.3 Minimisation par les dérivées partielles
Un minimum d’une fonction de plusieurs variables se trouve là où toutes ses dérivées partielles sont nulles. On pose donc :
Calcul de ∂J/∂b
Cette équation dit quelque chose de beau : la droite de régression passe toujours par le point moyen (x̄, ȳ). Quoi que soient les données, le centre de gravité est toujours sur la droite.
Calcul de ∂J/∂a
a = Σ(xᵢ−x̄)(yᵢ−ȳ) / Σ(xᵢ−x̄)²
b = ȳ − a·x̄
Ces formules donnent la solution exacte et unique en un seul calcul — c’est la méthode des moindres carrés ordinaires (OLS).
1.4 La forme matricielle — pour plusieurs variables
Avec une seule variable x, on a les formules closes. Mais si on veut prédire y à partir de x₁, x₂, …, xₚ (plusieurs variables), on generalise avec les matrices. Le modèle devient :
Où X est la matrice des données (n lignes × p+1 colonnes, avec une colonne de 1 pour le biais b). La fonction de coût devient :
On dérive par rapport à β et on pose ∂J/∂β = 0. Le calcul matriciel donne les équations normales :
2.1 Pourquoi pas le MSE ici ?
Pour la classification binaire (y ∈ {0, 1}), on pourrait naïvement utiliser le même MSE. Deux problèmes fondamentaux apparaissent :
Problème 1 — Valeurs hors [0,1] : La droite linéaire peut prédire des valeurs négatives ou supérieures à 1, qui n’ont aucun sens comme probabilités.
Problème 2 — Fonction de coût non convexe : Si on applique le MSE avec la sigmoïde, la fonction J(θ) a de nombreux minima locaux — la descente de gradient ne converge pas vers le minimum global.
Solution : Choisir une autre fonction de coût, dérivée du principe de Maximum de Vraisemblance.
2.2 Le modèle probabiliste
Le modèle logistique suppose que la probabilité que y = 1 suit une loi de Bernoulli :
On peut écrire ces deux équations en une seule formule compacte, valable pour y ∈ {0,1} :
Vérifie : si y=1, on obtient σ(θᵀx)¹ × (1−σ)⁰ = σ(θᵀx). Si y=0, on obtient σ⁰ × (1−σ)¹ = 1−σ. Parfait.
2.3 La vraisemblance — Maximum Likelihood Estimation (MLE)
L’idée du MLE est la suivante : parmi tous les paramètres θ possibles, trouve celui qui rend les données observées les plus probables.
Si les n observations sont indépendantes, la probabilité conjointe d’observer toutes les données est le produit des probabilités individuelles. C’est la vraisemblance :
2.4 La log-vraisemblance
Maximiser L(θ) est difficile à cause des produits. Or le logarithme est une fonction croissante — maximiser L(θ) revient à maximiser log(L(θ)). Et le log transforme les produits en sommes :
On veut maximiser ℓ(θ). Par convention, on préfère minimiser les fonctions de coût. On définit donc la Binary Cross-Entropy Loss (perte par entropie croisée) :
2.5 La descente de gradient
Contrairement à la régression linéaire, il n’existe pas de formule close pour minimiser J(θ) en logistique. On utilise un algorithme itératif : la descente de gradient.
L’idée : partir d’un θ quelconque, calculer le gradient (la direction de montée) et faire un pas dans la direction opposée (descente).
2.6 Calcul du gradient — la dérivée complète
Il faut calculer ∂J/∂θ. On procède étape par étape en utilisant la règle de la chaîne.
Étape 1 — Dérivée de la sigmoïde
Une propriété remarquable de la sigmoïde : sa dérivée s’exprime simplement en fonction d’elle-même.
Étape 2 — Gradient de J(θ)
∇J(θ) = (1/n) Σᵢ (pᵢ − yᵢ) · xᵢ
Ce résultat est remarquable : le gradient a exactement la même forme que celui de la régression linéaire — (prédiction − réalité) × entrée. Seule la définition de pᵢ change (sigmoïde au lieu de droite).
La mise à jour à chaque itération :
θ ← θ − α × (1/n) × Xᵀ(p − y)
2.7 Comparaison finale des deux modèles
| Aspect | Régression Linéaire | Régression Logistique |
|---|---|---|
| Sortie | ŷ = θᵀx ∈ ℝ | p = σ(θᵀx) ∈ [0,1] |
| Fonction de coût | MSE : (1/n)Σ(yᵢ−ŷᵢ)² | Cross-Entropy : −(1/n)Σ[y log p + (1−y)log(1−p)] |
| Origine de J | Géométrique (moindres carrés) | Probabiliste (MLE) |
| Solution | Formule close : β=(XᵀX)⁻¹Xᵀy | Itérative : descente de gradient |
| Gradient | (1/n)Xᵀ(ŷ−y) | (1/n)Xᵀ(p−y) |
| Convexité de J | ✅ Toujours convexe | ✅ Toujours convexe |
| Usage | Prédire une valeur continue | Prédire une probabilité 0/1 |
Les deux modèles sont plus proches qu’il n’y paraît. Ils partagent la même architecture linéaire — seule la façon d’interpréter la sortie et de mesurer l’erreur diffère. — Unité profonde du machine learning
Maintenant qu’on comprend les formules, on les implémente à la main. Pas de sklearn. Pas de bibliothèques de machine learning. Juste numpy et les formules qu’on vient de dériver.
Régression Linéaire — formules closes
Régression Logistique — descente de gradient
✏️ Exercice corrigé — Construction complète sur données réelles
Voici 5 observations : heures de travail x = [1, 2, 3, 4, 5] et salaire journalier y = [1500, 2200, 2800, 3600, 4000] FCFA.
a) Calcule x̄ et ȳ.
b) Calcule Σ(xᵢ−x̄)(yᵢ−ȳ) et Σ(xᵢ−x̄)².
c) Déduis a et b. Écris l’équation de la droite.
d) Calcule le MSE de ce modèle.
e) Pour la logistique : si θ₀ = −5 et θ₁ = 1, calcule p pour x = 3 heures. Décision si seuil = 0,5 ?
a) x̄ = (1+2+3+4+5)/5 = 3 | ȳ = (1500+2200+2800+3600+4000)/5 = 2820
b)
Σ(xᵢ−x̄)(yᵢ−ȳ) = (−2)(−1320)+(−1)(−620)+(0)(−20)+(1)(780)+(2)(1180)
= 2640 + 620 + 0 + 780 + 2360 = 6400
Σ(xᵢ−x̄)² = 4+1+0+1+4 = 10
c) a = 6400/10 = 640 FCFA/heure
b = 2820 − 640×3 = 2820 − 1920 = 900 FCFA
Droite : ŷ = 640x + 900
d) Prédictions : ŷ = [1540, 2180, 2820, 3460, 4100]
Résidus : [−40, 20, −20, 140, −100]
Résidus² : [1600, 400, 400, 19600, 10000]
MSE = (1600+400+400+19600+10000)/5 = 32000/5 = 6400
e) z = θ₀ + θ₁×3 = −5 + 3 = −2
p = σ(−2) = 1/(1+e²) = 1/(1+7,389) ≈ 0,119 soit 12%
0,119 < 0,5 → décision : 0 (négatif) ✅
Ce qu’on retient
Tu viens de traverser l’intégralité de la construction mathématique des deux modèles les plus utilisés en machine learning. La régression linéaire naît des moindres carrés et admet une solution exacte via les matrices. La régression logistique naît du principe de vraisemblance maximale et s’optimise par descente de gradient.
Ces deux modèles partagent une architecture commune — un produit linéaire θᵀx transformé différemment — et leurs gradients ont la même forme élégante : (prédiction − réalité) × entrée. Ce n’est pas un hasard, c’est la signature d’une famille mathématique profonde : les modèles linéaires généralisés (GLM).
Dans le prochain article, nous plongerons dans la loi normale et la courbe en cloche — la distribution qui gouverne les notes de tes élèves, les erreurs de mesure, et presque tout ce qui varie autour d’une moyenne dans la nature.